Taylor Swift n’est pas une unité de mesure

Depuis quelques années, on ne parle plus de Taylor Swift comme d’une artiste, mais comme d’un mètre étalon. Chaque nouveau titre, chaque album, chaque “phénomène” musical semble devoir passer par la même case : a-t-il détrôné Taylor Swift , a-t-elle enfin dépassé Taylor Swift, est ce le nouveau Taylor Swift. Il suffit de regarder les titres racoleurs qui circulent récemment : le groupe 5SOS “met KO” Taylor, Rosália “la détrône”, telle chanson est “plus authentique” que les siennes, ou au contraire prouve qu’elle est “embarrassante”. On ne présente plus les artistes pour ce qu’ils sont, on les met sur un ring imaginaire dont Taylor serait le boss final.

Ce réflexe en dit plus sur l’état des médias musicaux et de l’industrie que sur Taylor Swift elle même. Au lieu de parler de la musique, de la vision, des choix artistiques, on construit un storytelling de compétition permanente. Et surtout, on recycle le même nom parce qu’il garantit des clics. On ne cite pas Taylor parce que c’est pertinent, mais parce qu’on sait que son simple prénom déclenche des vagues entières de réactions sur X, Tiktok et surtout « stan Twitter ».

Le problème, c’est que cette mécanique ne reste pas théorique. Elle nourrit des vagues de haine. D’un côté, des stans sur X prêts à attaquer n’importe qui dès que le nom de Taylor est utilisé dans un titre putaclic. De l’autre, des haters qui utilisent ces comparaisons pour la tourner en ridicule, la réduire à une caricature, ou la présenter comme l’ennemie à abattre dans des campagnes de diffamation. Les médias se lavent les mains en jouant sur l’ambiguïté, mais finalement ce sont les fans et l’espace de discussion autour de la musique qui deviennent toxiques.

Ce qui est ironique, c’est que Taylor Swift elle même est la dernière personne à encourager ce genre de guerre. Depuis des années, elle est la première à soutenir d’autres artistes, surtout les femmes. Elle a mis en avant Sabrina Carpenter sur sa tournée, offert une visibilité énorme à des talents comme Charli XCX, Gracie Abrams ou Tate McRae, a honoré SZA ou Lana Del Rey à plusieurs reprises, parlé publiquement de ses pairs, recommandé leurs chansons, célébré leurs performances. Aux cérémonies d’awards, on la voit toujours debout, à applaudir les autres comme si c’était sa propre victoire.

Les artistes comparés à elle n’ont rien demandé. Ils et elles n’ont pas choisi d’être vendus en opposition à Taylor, comme si leur valeur ne pouvait exister qu’en l’affrontant. Ce sont souvent des jeunes femmes au début de leur carrière, ou des artistes d’autres genres, qu’on pousse dans une narrative de rivalité qui sert surtout l’algorithme et les revenus publicitaires.

Stan Twitter joue un rôle central dans cette dérive. Les labels, les équipes marketing et les médias ont compris que quelques mots clés pouvaient déclencher des trends, des fanwars, des threads viraux. On appuie sur les boutons émotionnels des fans pour créer du bruit. Mais à force de transformer la musique en sport de combat, on oublie que les artistes sont des personnes, que les catalogues sont riches, complexes, et que deux réussites peuvent coexister sans que l’une efface l’autre.

Taylor Swift est une icône, un repère générationnel, une force commerciale historique. Mais elle n’est pas une unité de mesure universelle. Chaque artiste mérite d’être présenté pour ce qu’il ou elle crée, pas en fonction d’un rapport de force artificiel avec “la plus grande star du moment”. Critiquer l’œuvre de Taylor, évidemment. Discuter de sa place dans l’industrie, aussi. Mais réduire tout le paysage musical à pour ou contre elle, c’est paresseux, malhonnête et dangereux.

Si les médias aiment vraiment la musique, qu’ils commencent par parler de Rosalia, de 5SOS, de Charli Xcx, de n’importe qui d’autre, pour ce qu’ils apportent, pas pour ce qu’ils “infligent” à Taylor Swift. Car au fond, celle qui a le moins besoin de cette guerre, c’est elle. Et ceux qui y perdent le plus, ce sont nous, le public, et la musique elle même.